Depuis des décennies, les entraîneurs apprennent, enseignent et appliquent un même raisonnement : augmenter la charge d’entraînement, accumuler de la fatigue, réduire les sollicitations, puis attendre que la performance dépasse son niveau initial.
Charger, récupérer, surperformer, cela semble simple, logique et évident, mais sans doute peut-être trop pour être vrai, car derrière cette courbe de surcompensation, reproduite dans presque tous les manuels d’entraînement, se cache une question rarement posée : s’agit-il d’un mécanisme biologique universel ou d’une représentation pédagogique progressivement érigée en vérité scientifique ?
Dans le chapitre intitulé « L’affûtage et la surcompensation », que vous pouvez télécharger en bas de page, je réexamine les fondements scientifiques et méthodologiques de cette conception de l’entraînement. L’objectif n’est pas de contester l’intérêt de la récupération, ni de nier les bénéfices possibles d’une réduction temporaire de la charge, mais de questionner une idée devenue presque incontestable : celle selon laquelle diminuer l’entraînement avant une compétition permettrait, par un mécanisme relativement prévisible, de provoquer un pic de performance.
Pour cela, je confronte ce paradigme à plusieurs cadres théoriques : l’homéostasie, l’allostasie, la chronobiologie, les théories de l’apprentissage de J. Piaget et A. Giordan, les systèmes complexes, les principes fondamentaux de l’entraînement et les limites du modèle d'E. Banister. J’interroge également les résultats des recherches sur l’affûtage, notamment la nature des performances réellement mesurées, ainsi que leur transposition aux contraintes des calendriers sportifs.
Une interrogation traverse cette réflexion : pourquoi un organisme vivant, dont les adaptations sont non linéaires, rythmiques, individuelles et profondément contextuelles, répondrait-il systématiquement à une réduction de charge par une amélioration de sa performance ?
Les conclusions invitent à reconsidérer quelques évidences :
- Être reposé ne signifie pas nécessairement être prêt.
- Réduire la fatigue ne garantit pas une amélioration de la performance.
- Diminuer les sollicitations peut aussi compromettre des adaptations encore fragiles.
- Rechercher systématiquement un pic de forme peut conduire, paradoxalement, au surentraînement comme au sous-entraînement.
Le véritable enjeu ne serait donc pas de provoquer un hypothétique rebond, mais de construire, préserver et développer durablement la capacité d’adaptation, en respectant les rythmes, les ressources et les singularités de chaque sportif.
Cela suppose de déplacer notre attention : ne plus chercher uniquement à faire émerger une performance exceptionnelle à une date donnée, mais développer la capacité à performer mieux, plus souvent et dans des contextes variés. Autrement dit, apprendre à s’entraîner plus, plus souvent et mieux mais pas toujours.
Ce chapitre illustre l’ambition de mon ouvrage « Comprendre l’entraînement : de la charge à l’effort » : interroger ce que nous croyons savoir, confronter nos habitudes méthodologiques aux connaissances disponibles et, surtout, chercher à comprendre le pourquoi du comment, car une représentation qui aide à expliquer n’est pas nécessairement une théorie qui permet de comprendre. Et encore moins une méthode qui permet de décider.